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Clarisse Wipperfurth - "L'incroyable duo"

De nombreux sons m'entourent. Des tas et des tas de sons. Mais malheureusement, je n'en ai encore entendu aucun. Et je n'en entendrai jamais. Depuis que je suis née, je n'entends pas. À cause de ce handicap, je n'ai pas pu apprendre à parler. Je communique par écrit ou j'utilise la langue des signes.

Ce matin-là, j'étais assise seule, sur un banc. Camille, une de mes professeurs, s'est approchée et m'a posé la main sur l'épaule. Je l'ai regardée et elle m'a dit, en langue des signes :

- Que fais-tu toute seule ? Va jouer avec les autres !

Les professeurs de mon école spécialisée me trouvent souvent renfermée et coupée des autres, mais je préfère rester dans ma bulle, c'est comme ça. Pour faire plaisir à Camille, je suis partie trouver quelqu'un avec qui jouer. Mais tout le monde était occupé et personne ne faisait attention à moi. Je suis donc retournée m’assoir sur mon banc et j’ai réfléchi. Je me suis dit que ce n'était pas si terrible d'être sourde, quand on ne sait pas ce que c'est d'entendre. Les professeurs nous ont fait signe de rentrer en classe. J’ai suivi la file. En silence, comme d'habitude.

En classe, la directrice est entrée avec une fille de mon âge. En langue des signes, elle nous a expliqué :

- Je vous présente Léna, elle est nouvelle. Soyez gentils avec elle ! Tu peux t'asseoir à coté de Clara.

Clara, c'est moi. Léna s'est assise à côté de moi. Elle m'intimidait un peu... Les cours ont commencé. À la récré, Léna s'est approchée de moi. Elle a fait bouger ses mains pour me parler :

- Tu veux bien jouer avec moi ? m'a-t-elle demandé.

- D'accord. Mais je ne connais pas beaucoup de jeux... ai-je répondu.

- Tu connais lesquels ? a-t-elle questionné.

Alors, j'ai mimé une pierre en fermant mon poing, une feuille en mettant ma main à plat et des ciseaux en sortant mon index et mon majeur de mon poing fermé. Elle a souri et m'a demandé :

- Tu veux dire « Pierre-Papier-Ciseaux » ?

- Ça te dit ?

- OK !

« Pierre-Papier-Ciseaux » a toujours été mon jeu préféré. En effet, mes mains sont très rapides à force de parler la langue des signes ! Léna aussi était très forte à ce jeu ! Nous avons joué pendant toute la récré.

- C'était génial ! On recommencera ? a-t-elle mimé.

- Bien sûr !

Je lui avais répondu « bien sûr », mais je n'étais sûre de rien. Les profs avaient raison quand elles disaient que j'avais pris l'habitude d'être « dans ma coquille ». Et sortir de cette « coquille » me paraissait impossible, même dangereux. Évidemment, je m'étais amusée mais, depuis toute petite, j'avais peur des autres. Moi, je me connaissais bien mais eux, qui étaient-ils ?

Pendant les cours de l'après-midi, je ne fus pas très attentive. Je me demandais quoi faire. Devenir amie avec Léna ou rester dans ma coquille ? Une autre option s'ouvrait à moi : lui en parler. À la récréation, elle s'approcha de moi et elle fit bouger ses mains :

- On joue ?

- Il faut que je te dise un truc... ai-je avoué.

- Que veux-tu dire ?

- Et bien voilà : depuis que je suis toute petite, j'ai peur des autres. Alors... je ne sais pas comment me comporter en amie avec toi...

Mes mains tremblaient. J'avais peur qu'après ça, elle ne veuille plus de moi. Elle ne voudrait pas d'une fausse amie ! Mais, contrairement à ce que je croyais, elle m'a regardée tendrement et, lentement, elle a formé les mots suivants :

- Ce n'est pas grave ! Moi, je vais t'apprendre à être mon amie ! Tu veux bien ?

J'ai acquiescé et elle a continué :

- Tu vas voir, c'est très facile ! Une bonne amie écoutera toujours l'autre. Bien sûr, pour nous, ça ne va pas être « écouté », mais plutôt « regardé » !

Elle a rigolé et j'ai rigolé avec elle.

- Alors, tu vas bien regarder mon histoire. Tu es prête ?

J'ai hoché la tête et elle a commencé :

- Je n'ai pas toujours été sourde. Cela fait six mois. Ça me manque beaucoup... Le vrai problème, c'est que j'avais une passion. Depuis mes sept ans, je faisais de la danse classique. Quand je suis devenue sourde, je n'ai pas voulu continuer. Tu comprends, en danse, ce que je préférais, c'était me laisser porter par la musique...

Oui, je comprenais. Elle avait vraiment dû être triste ! Je comprenais aussi ce qu'était une bonne amie et je voulais absolument devenir celle de Léna ! Compatissante, j'ai fait bouger mes mains tremblantes pour lui dire :

- Je suis sûre que tu dansais très bien ! Et même sans musique, j'aimerais que tu me montres.

Alors, lentement, elle a levé ses bras gracieux au-dessus de sa tête et elle a tourné, tourné sans jamais perdre l'équilibre. Ensuite, elle a enchaîné les pas, elle sautait, elle levait les jambes, elle dansait à n'en plus finir... C'était magnifique ! Rien qu'à la regarder, je me sentais heureuse. À la fin, elle a sauté avec grâce en tendant ses jambes de chaque côté de son corps. Et elle m'a salué. J'ai applaudi de tout mon cœur et elle m'a souri.

- C'était fantastique ! ai-je formé sur mes mains.

- Tu sais, la danse, c'est comme la langue des signes. On dit plein de choses sans une parole...

- C'est tout à fait ça !

J'étais heureuse de ce que j'avais vu ! Et je savais aussi que, malgré sa surdité, Léna était une grande danseuse ! J'ai levé les yeux vers elle.

- « Pierre-Papier-Ciseaux » ? m'a-t-elle demandé.

- Bien sûr !

Nous avons joué, des éclats de rire parsemant nos parties. Nos professeurs nous ont fait signe d'aller en cours. Avant d'aller en classe, Camille, notre professeur, m'a pris à part et m'a mimé :

- Je suis fière de toi ! En une seule journée, tu es sortie de ta coquille et tu t'es fait une amie !

- C'est surtout grâce à Léna ! Car cette coquille, c'est elle qui en avait la clé !

Et moi aussi, j'étais fière de moi. Et j'étais aussi fière de Léna, mon amie douée et courageuse. Mon amie de toujours à partir de ce 20 septembre 2020. Camille m'a souri et j'ai filé en cours. Je me suis assise à côté de Léna et, pendant tout le cours, nous nous sommes échangés des clins d'œil complices.

         FIN.